Le Cinéma dans le quartier Est rouennais – Extrait thèse Michel QUOIST « La Ville et L’Homme »

Extrait thèse de Michel QUOIST « La Ville et l’Homme » – Rouen – Etude sociologique d’un secteur prolétarien suivie de conclusions pour l’action – 1952 – Page 161 à 167

L’unique salle du secteur est insuffisante

Avec le bal, le cinéma est la grosse distraction, non seulement des jeunes, cette fois, mais de tous. Il n’y en a qu’un dans le secteur à la Croix de Pierre, « La Renaissance », dit «La R’naisse». Il est bien le cinéma de quartier. Il faut être du milieu pour y aller. Les gens «bien » hésitent à s’y rendre, même pour un beau film. Ses 1.000 places sont presque toujours occupées et, à l’heure des locations, il faut longuement faire la queue pour obtenir son tour. Il ne peut satisfaire entièrement le besoin’ de loisirs de la population. Celle-ci doit émigrer dans les, autres quartiers et même en banlieue à la recherche d’autres salles et d’autres programmes.

Le cinéma à Rouen, sa géographie

Rouen possède sept salles de cinéma totalisant un peu plus de 4.550 places. C’est peu pour une grande ville de 107.000 habitants. Cependant, il faut tenir compte de l’agglomération rouennaise. Les six banlieues immédiates de celle-ci abritent 11 salles: 2 à Darnétal, 3 à Sotteville, 2 à Petit-Quevilly, une à Grand-Quevilly, 2 à Déville, une à Maromme. Le public de Rouen s’y déplace.

A Rouen, une des grandes caractéristiques du problème du cinéma se découvre à partir de la répartition géographique des salles. Six des sept cinémas de la ville se trouvent sur la rive droite et trois de ceux-ci sont groupés dans le centre commercial. Deux conséquences résultent de cette disposition:

On ne passe pas la Seine pour venir rive droite au cinéma et vice-versa ; les salles ne sont pas en général des salles de quartier.

C’est un fait facile à constater que les gens n’aiment pas traverser un fleuve après un spectacle. Il y a d’autres obstacles à la ferveur des spectateurs : les passages à niveau par exemple, et, depuis la guerre, les quartiers en ruines. Nous l’avons remarqué dans la banlieue où, pour se rendre à la magnifique salle du Voltaire (1.300 places), toute une population doit traverser un quartier détruit. Certains hésitent, beaucoup s’abstiennent. Peur des ruines, peur de l’eau, peur de la nuit, mais aussi, probablement, plus ou moins consciemment, peur de ce brusque rappel à la réalité, que l’on a fuie si facilement. Le manque de transport entre les deux rives, au retour du spectacle, accentue l’abstention. Il faut revenir à pied et le retour est, en général, pénible, la fatigue d’une journée se fait sentir, à laquelle vient s’ajouter celle de la séance subie. Combien de fois n’a-t-on pas entendu, à la sortie, le classique : « maintenant il faut revenir », empreint de cette lassitude désabusée caractéristique d’un plaisir qui n’épanouit pas.Le fait que l’Olympia (rive gauche), redonne le plus souvent en deuxième vision, avec un égal succès, les programmes passés au Normandy (rive droite), prouve également que les clients ne passent pas facilement la Seine.

Salles de spectacles

Parce qu’elles sont dans le centre commercial, les trois salles « Normandy » (1.150 places), « Ciné-France » (1) (500 places), « Sélect » (400 places), épousent le caractère anonyme de ce secteur. Ce ne sont pas des salles de quartier, mais des salles « de spectacle ». Nous avons relevé quelquefois un climat communautaire dans ces salles, mais c’est alors au film que nous le devons, soit qu’il attire un public déterminé comme les films de cow-boys, pour les jeunes, soit qu’il soulève vraiment des problèmes humains profonds.

(1) Parce que le Ciné-France est permanent, parce qu’avec le Normandy il est salle d’exclusivité, ainsi que le Sélect, salle de première vision ; ceci ajoute encore à son caractère indifférencié vis-à-vis d’un quartier et d’une communauté humaine.

Salles de quartier

Au contraire, le « Coucou » (400 places), salle relativement jeune, le cinéma des « Sapins » (500 places) et surtout la « Renaissance » sont des cinémas « de quartier ». Le quartier fait sa salle, la salle en est son image. C’est ainsi que le « Coucou » est plus familial, la « Renaissance » et les « Sapins » plus populaires. Là, on se retrouve entre soi et chez soi. On se connaît. On a même sa place et l’on y tient. Nous avons rencontré un garçon, un matin, l’œil sérieusement abîmé par un coup. Il avait été le soir à « La, R’naisse » et… avait défendu « sa » place. « Oh ! Ce n’est pas la première fois », dit-il, très calme devant notre étonnement. Ce ne sont plus alors des individus isolés qui vont au spectacle, mais d’une certaine façon tout un quartier qui s’installe devant l’écran. D’emblée, l’atmosphère est créée avant que le film ne soit projeté. Les réactions communes ne feront que renforcer les liens existants.

Le public

L’ensemble de la bourgeoisie rouennaise fréquente assez peu le cinéma. Ville de traditions, Rouen, dans certaines couches de sa population, reste attaché au théâtre, jadis fréquenté assidûment, même des milieux populaires qui vibraient au « poulailler ». Le bourgeois rouennais ne va au cinéma que pour assister à la projection d’un filin ayant fait depuis longtemps ses preuves, à moins que ses occupations lui permettent d’aller le voir à Paris, cas assez fréquent. Le mot de ce directeur de club ne serait-il pas vrai : « Les classes bourgeoises aiment peut-être le cinéma, mais elles n’aiment pas la clientèle qui les fréquente. Elles ne voudraient pas s’asseoir à côté d’ouvriers » (2). Un autre indice nous vient du nombre d’entrées au « Ciné-France » par exemple, en un trimestre : L’île des Loufoques bat le record : en 26 séances, 10.719 entrées ; Un drôle de flic.’ 10.586 ; Trafiquants de la Mer : 9.989 ; Maintenant on peut le dire : 9.396; Le Fort de la Solitude.’ 9.284 ; Le Bal des Pompiers : 8.917 ; Le Carrefour des Passions : 8.097. Cela donne une moyenne de 9.500 spectateurs pour chaque film et pour un seul cinéma. On peut donc supposer — en tenant compte de la large abstention des milieux bourgeois traditionnels ; de la Seine, obstacle partiel au déplacement des habitants de la rive gauche et du fait que rarement les spectateurs vont voir deux fis le même film — que la majorité de la classe populaire fréquente le cinéma. L’étude du problème, à partir du secteur, confirme cette assertion.

(2) Le goût du théâtre ou du concert est satisfait très honnêtement — sauf certaines exceptions — par les programmes du Cirque-Théâtre, situé également rive droite. Très variés et de très bonne qualité, ils rassemblent non seulement les personnes cultivées de la classe bourgeoise, mais également les milieux populaires qui goûtent très franchement nos plus beaux opéras comme nos plus modernes chansonniers. La grosse majorité des habitués du cinéma, dans notre secteur, sont également des habitués du Cirque-Théâtre.

Le public dons le secteur ; il ne choisit qu’assez rarement le film

Nous avons vu que la « Renaissance » était vraiment ma cinéma de quartier. Très peu y viennent « de l’extérieur ». Or, il compte 1.660 places, et la salle est pourtant presque remplie chaque soir et chaque dimanche. C’est dire la forte proportion d’habitants du secteur qui la fréquente. Or, ils ne se contentent pas de cette salle, fréquentant également celles de la ville et même celles de la banlieue, particulièrement les deux salles de Darnétal auxquelles la rue Saint-Hilaire, toute droite, les conduit.

Nous avons interrogé beaucoup, des jeunes surtout, et avons acquis la certitude que tous fréquentaient le cinéma au moins une fois par semaine. A l’atelier R…, sur le groupe de 23 jeunes, pas un ne s’abstient. Ils y vont une, deux ou trois fois par semaine. La moyenne est de deux. Dans une courée, rue A…, sur 16 foyers, 27 individus (presque deux en moyenne par foyer, un seul foyer ne fournissant pas de spectateurs) s’y rendent au moins une fois par semaine. Très vite, le cinéma devient une passion et un besoin. Pris par la vie trépidante et malgré tout morne, le spectateur cherche l’évasion, l’oubli et le rêve dans la passivité d’un corps qui s’abandonne. La qualité du film a-t-elle une grande place dans ce désir ? Il ne semble pas. A la Croix-de-Pierre, centre de rassemblement où se composent les programmes de loisirs de beaucoup de bandes du quartier, combien de fois n’avons-nous pas entendu ces dialogues : « Tu vas au ciné ce soir ? — Si tu veux. — Où ça ? Au « Normandy » ou au « Sélect ». — Qu’est-ce qu’on joue ? — Tel film. — Bon. d’accord. »

Le film, c’est le dernier point souvent sur lequel on s’enquiert. Il s’agit d’abord de savoir si l’on va au cinéma. Le samedi et le dimanche, il faut choisir entre cinéma et ‘bai. On fixe ensuite très souvent la salle. Le soir, en semaine, la question est capitale pour une raison de distance et de coucher tardif. Quelquefois pourtant, on ajoute au dialogue : « C’est bien ? », l’autre répond : « Il parait », et c’est tout. Au contraire, il arrive qu’on ne s’y intéresse même pas du tout, faisant confiance au copain ou au directeur de salle. « Où vas-tu ce soir ? — A La R’naisse ». Qu’est-ce qu’on joue ? — Je ne sais pas. » C’est fréquent pour le cinéma du quartier, on vient s’asseoir devant l’écran, prêt à digérer ce que l’on sert, comme devant la table, chaque jour, à la maison (3).

(3) Il est à noter que le nom des artistes n’est plus si souvent mis en avant dans le choix. On juge simplement leur jeu, après la séance.

Le témoignage invoqué est facilement reçu, sans essai de critique. Nous interrogions un jour un groupe de 19 jeunes filles assidues du cinéma (pas une n’y allait moins de deux fois par semaine) sur la façon dont elles choisissaient leurs films. L’une d’entre elles, approuvée par les autres, répondit « Par exemple, je rencontre une fille. Je lui dis : « As-tu vu tel film ? » Elle me dit « Oh ! oui, c’est rien bath ! » Alors, j’y vais. Dans ce groupe et dans les autres, on relève très nette-ment trois catégories de préférences parmi les films. Films de gangsters, cow-boys, policiers ; films d’amour, à tendance sentimentale pour les filles, sensuelle pour les garçons ; films comiques. Ce sont les trois genres qui règlent les choix lorsque les autres éléments sont épuisés.

Réactions en face du film

On ne choisit donc guère le film ou, en tout cas, les éléments de ce choix sont bien Primitifs. Une fois devant l’écran, les réactions ne sont pas toujours favorables. On s’ennuie quelquefois, bel et bien, jusqu’à sortir avant la fin. L’intérêt, au contraire, parfois éveillé, et pour bien des raisons différentes suivant les spectateurs, ne se traduit que par un jugement. général de valeur sur le film et sur le jeu des acteurs principaux. Aucune analyse fouillée ou même esquissée, des caractères par exemple, ou de la conduite de l’action. En face d’un beau filin qui a remué quelque chose de profond, c’est le silence. Nous étions une bande de sept partis voir Monsieur Vincent, la ‘blague sur les lèvres et l’esprit au « chahut ». Au retour, nous avons traversé le quartier, presque sans dire un mot. L’un de nous, un « dur », dit simplement « J’y retournerai. »

Mais assez souvent et surtout avec l’habitude, les films n’éveillent qu’indifférence, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas néfastes, au contraire, les images s’imprimant presque automatiquement sans aucune auto-défense, créant un état d’esprit, une mentalité irréelle ou de moralité douteuse sinon catastrophique.

Cinéma, occasion de flirt

Le film n’étant pas le seul centre d’intérêt, il y en a donc d’autres qui déterminent les spectateurs. Il y a certes une bonne part d’entraînement, de désœuvrement. Il faut tuer le temps. Quoi faire autrement ? Il y a aussi ce désir de passivité que nous avons signalé, de détente apparente de tout le corps qui s’abandonne, joint à tous les plaisirs qu’offre la complicité de la nuit. Les jeunes vont rarement seuls au cinéma. Ils sont par bandes et par bandes mixtes très sou-vent. Alors, on chahute, c’est un intérêt ; quelquefois on « s’amuse ». « Je l’emmène au cinéma, dit celui-ci parlant de sa nouvelle conquête. C’est une entrée en matière. » Avec cet autre, pauvre gosse de 17 ans, repris de justice ayant traîné partout son ennui et sa solitude morale, nous étions au cinéma, un jour de fête. Notons au passage le fait de la salle (plus de 1.000 places) à peu près intégralement remplie de jeunes et pour un film absolument moyen. En sortant, il nous dit : « J’ai loupé une occase ! Pourquoi ? — La petite à côté de moi, elle s’approchait de plus en plus… — Alors, tu t’es laissé faire ? — Non, qu’est-ce que ça m’aurait donné, j’étais avec vous, je ne pouvais pas l’attendre à la sortie… »

Le problème cinéma

La responsabilité de ceux qui font les programmes est très grande. Les distributeurs sont à la source. Ils achètent à l’avance les droits complets sur tel ou tel film et les pro-posent ensuite aux directeurs de salles par « tranche » (4). L’obligation presque générale d’accepter ou de refuser en bloc la série, lie les directeurs, les obligeant à présenter au public des films dont ils réprouvent l’insignifiance ou la vulgarité, à moins que leurs possibilités financières leur permettent de négliger certains d’entre eux.

(4) Série de dix films, généralement.

Quels peuvent donc être les chemins d’une action efficace pour un cinéma qui distrait et nourrit ? Non pas tant ouvrir des salles soi-disant « familiales », car elles n’atteindront qu’un public restreint et choisi, et elles rencontreront les mêmes difficultés que la salle voisine ; non pas tant boycotter tel ou tel film, nous pensons qu’il sera difficile à un directeur de l’ôter de l’affiche, mais surtout envisager une action plus profonde et plus générale — sur les spectateurs : par une éducation progressive — sur les directeurs de salles, groupés en « locataires », orientant leur choix et donc assurant le succès des beaux films — sur les producteurs : en exigeant par réclamations, pétitions de spectateurs, etc…, des films de valeur. Nous disions bien que c’était là un problème général dont la solution échouerait sur le plan de l’agglomération, et de la région, voire même de la nation dans certains cas. Cependant en fonction de la ville et du secteur que nous étudions, n’y aurait-il pas un effort à faire ? Sur le plan de la ville, effort de l’élément bourgeois et d’un certain milieu cultivé dont ce serait le devoir de cesser la politique d’abstention en coopérant au contraire au succès des films de valeur ; cela déterminerait les directeurs à en louer. Effort pour accentuer l’action du « Film Club » né depuis peu, et l’élargir. Il n’est en effet fréquenté que par la classe moyenne (petits employés, fonctionnaires, artisans). Effort pour développer encore l’heureuse initiative de son journal local sur les programmes du mois, établi avec l’aide des directeurs de salles, vendu par les ouvreuses dans les salles mêmes et renfermant un juge-ment et une cotation morale.

Extrait thèse de Michel QUOIST « La Ville et l’Homme » – Rouen – Etude sociologique d’un secteur prolétarien suivie de conclusions pour l’action – 1952 – Page 161 à 167

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